Longtemps considéré comme un futur standard pour remplacer le JPEG historique, JPEG XL a pourtant failli disparaître de la carte lorsque Google a décidé de le retirer de Chrome fin 2022. Annoncé comme « obsolète » avant même d’avoir réellement été déployé, le format semblait condamné, pris en étau entre AVIF, WebP et l’inertie d’un écosystème encore très dépendant du JPEG classique.
Début 2026, le paysage a radicalement changé. Safari a implémenté JPEG XL, Windows 11 propose un module de support au niveau du système, la PDF Association en a fait son format de référence pour le HDR, et surtout Google a officiellement relancé les travaux dans Chromium avec l’intention déclarée de « ship it in Chrome ». Pour le graphisme web, cela signifie que JPEG XL revient bel et bien dans la course, avec des conséquences potentielles majeures sur le poids des pages, la qualité d’image et la chaîne de production des contenus visuels.
Retour sur un faux départ : suppression de JPEG XL dans Chrome
En octobre 2022, l’annonce tombe : Google décide de retirer JPEG XL de Chromium avant la sortie de Chrome 110. L’argument officiel évoque un manque d’intérêt de l’écosystème et des gains jugés insuffisants par rapport aux formats déjà en place, notamment AVIF et WebP. Pour de nombreux acteurs du web, ce retrait précoce sonne comme un coup d’arrêt brutal pour un format encore en phase de déploiement.
Cette décision est rapidement critiquée, en particulier par la Free Software Foundation, qui y voit un exemple concret du pouvoir d’un acteur dominant sur l’orientation des standards du Web. Tant que Chrome ne supporte pas un format, son adoption reste extrêmement difficile, quelle que soit sa qualité technique. JPEG XL se retrouve alors relégué au rang d’expérimentation, voire de curiosité, malgré un design pensé pour la durabilité et la transition douce depuis le JPEG.
Pendant l’année 2023, beaucoup considèrent que le sort du format est scellé. Les tableaux de compatibilité restent vides côté navigateurs majeurs, et les discussions autour de JPEG XL perdent en visibilité dans la communauté front-end. Pourtant, en arrière-plan, des initiatives continuent : développement de bibliothèques, retours d’expérience dans les milieux professionnels, et surtout mobilisation d’acteurs industriels qui voient dans JPEG XL un levier stratégique pour la qualité d’image et la compression.
La pression de l’écosystème : Safari, PDF, Windows 11 et grands acteurs
Le premier signal fort de la résilience de JPEG XL vient d’Apple. Safari implémente le format, démontrant qu’il ne s’agit pas d’une impasse technologique. Pour les designers et intégrateurs web, cela renouvelle l’intérêt d’un format capable de concilier haute qualité, HDR, animations et compression avancée. Dans le même temps, Microsoft ajoute un module d’extension natif pour Windows 11, rendant JPEG XL lisible au niveau du système, dans l’explorateur et les applications compatibles.
Du côté des flux documentaires, la PDF Association franchit un pas décisif en désignant JPEG XL comme format préféré pour le HDR dans la spécification PDF. Ce choix confère au format une légitimité accrue dans les usages professionnels : archives, impressions haut de gamme, publications techniques ou scientifiques. Là où le JPEG classique atteint ses limites, JPEG XL apporte une profondeur de couleur élevée et des capacités de restitution bien plus modernes.
Enfin, des acteurs majeurs comme Meta, Intel, Adobe ou encore le projet ffmpeg plaident activement pour une réintégration de JPEG XL dans Chromium. Leurs positions publiques, commentaires sur les tickets Chromium et expérimentations outillent un argumentaire solide : gains de compression, meilleure qualité perceptuelle, outillage d’édition, et potentiel de réduction de la consommation de bande passante à grande échelle. Cette pression convergente contribue directement au changement de statut du bug JPEG XL de « Obsolete » à « Assigned » dans le suivi Chromium.
Chromium change de cap : la renaissance de JPEG XL
En novembre 2025, l’équipe Chromium annonce officiellement la reprise des travaux sur JPEG XL. Dans leurs communications, les développeurs expliquent être prêts à « ship it in Chrome » dès que deux conditions seront réunies : un décodeur performant et memory‑safe, et un engagement clair pour la maintenance à long terme. Le message est explicite : il ne s’agit plus d’un simple drapeau d’expérimentation, mais d’une perspective de support réel dans le navigateur le plus utilisé au monde.
Techniquement, au 8 janvier 2026, JPEG XL est à nouveau intégré dans le code de Chromium. L’implémentation, basée sur la dernière version de libjxl et connectée au moteur de rendu Blink, est marquée comme « feature complete ». Les bots de test sont au vert, ce qui signifie que du point de vue intégration et stabilité de base, la brique logicielle est prête. Le point de blocage n’est plus tant la faisabilité que la gouvernance et la stratégie de maintenance.
Un élément clé de ce revirement est l’exigence d’un décodeur « performant et memory‑safe », probablement écrit en Rust, en remplacement de l’ancienne implémentation en C++. Google veut limiter drastiquement les bugs de sécurité liés à la gestion mémoire, problématiques classiques des bibliothèques multimédia. Cette exigence retarde l’activation par défaut en version Stable, mais garantit un socle plus robuste sur le long terme, condition cruciale pour un format amené à déchiffrer des milliards d’images sur le Web.
Mozilla et l’écosystème Gecko : prudence, Rust et expérimentations
Chez Mozilla, la position a longtemps été celle de l’attente prudente. Firefox a maintenu JPEG XL dans un état de limbo, accessible derrière des flags mais sans support officiel. L’argument mis en avant rejoint en partie celui de Google : la nécessité d’un décodeur « memory‑safe ». C’est dans ce contexte qu’apparaît jxl‑rs, une implémentation en Rust destinée à offrir un socle sécurisé et performant pour le décodage.
En mars 2025, plusieurs utilisateurs confirment que JPEG XL est activable dans Firefox Nightly via l’option « Media: JPEG XL » dans Firefox Labs. Une fois le flag activé, le navigateur est capable d’afficher des images JXL dans la plupart des cas d’usage, même si certaines fonctionnalités, comme l’alpha complexe ou certaines formes d’animation, restent encore incomplètes. Pour les designers curieux et les développeurs front-end, Nightly devient alors un terrain de jeu pour tester l’intégration du format.
Parallèlement, des navigateurs dérivés comme Zen Browser, fork de Firefox, vont plus loin en proposant un support JPEG XL plus complet et activé par défaut. Le flag JXL y est directement actif, ce qui permet de mesurer plus concrètement l’impact du format sur l’expérience utilisateur. Ces initiatives montrent que, dans l’écosystème Gecko aussi, l’intérêt pour JPEG XL est bien réel, même si Mozilla, en tant que projet principal, avance avec précaution afin de garantir stabilité et sécurité.
Nouveaux venus : navigateurs alternatifs et extensions JPEG XL
En marge des grands noms, certains navigateurs alternatifs ont choisi de prendre de l’avance. Thorium Browser, basé sur Chromium, revendique ainsi un support de JPEG XL, y compris pour les animations, depuis la mi‑2024. Sans le poids d’un parc utilisateur massif ni les mêmes exigences de gouvernance qu’un Chrome officiel, ces projets peuvent expérimenter plus librement et tester les réactions des communautés d’utilisateurs avancés.
Pour les créateurs de sites et les intégrateurs confrontés à la réalité du parc installé, des solutions de contournement ont également émergé. Une extension « JPEG XL Viewer » existe pour Chrome et Firefox, permettant l’affichage de JPEG XL même en l’absence de support natif. Basée sur la bibliothèque de référence libjxl, elle intercepte les ressources JXL et gère elle‑même le décodage, offrant une compatibilité partielle sur des navigateurs encore réticents.
Ces approches ne remplacent pas un support natif, indispensable pour une adoption de masse, mais elles facilitent les tests de bout en bout : pipeline de génération, intégration dans les CMS, comportements dans les layouts responsives, impact sur les Core Web Vitals, etc. Pour les studios de création et les équipes performance, cela permet de préparer le terrain, affiner les stratégies de fallback (ex. <picture> avec plusieurs formats) et accumuler des données avant une généralisation du support dans Chrome et Firefox grand public.
JPEG XL face à JPEG, WebP et AVIF : quels gains réels ?
Sur le plan purement technique, JPEG XL se distingue d’abord par ses performances de compression. Les promoteurs du format mettent en avant des gains typiques de 30 à 50 % par rapport au JPEG classique, à qualité visuelle jugée équivalente. Concrètement, une même image peut peser presque deux fois moins sans que l’utilisateur final ne perçoive de dégradation, voire avec une qualité supérieure grâce à une meilleure gestion des artefacts.
L’un des arguments les plus puissants pour les bibliothèques d’images existantes est la possibilité de recompresser sans perte des JPEG déjà en production. En moyenne, les gains annoncés tournent autour de 30 % de réduction de taille, tout en conservant la possibilité de reconstruire le JPEG original. Cette « transition sans perte » est un atout majeur pour les sites riches en catalogues produits, archives photo ou médialithèques, où re‑générer tous les originaux serait coûteux, voire impossible.
Face à AVIF, souvent perçu comme le concurrent direct sur le Web, JPEG XL vise un compromis plus équilibré entre taux de compression, vitesse, outils d’édition et fonctionnalités. Il offre un codage progressif, supporte des profondeurs élevées (jusqu’à 32 bits par canal), gère le HDR, les animations et des canaux alpha avancés. Là où AVIF mise fortement sur la compression pure mais reste parfois complexe à intégrer dans des workflows d’édition ou de retouche, JPEG XL se positionne comme un format de travail et de diffusion, pensé pour toute la chaîne de production graphique.
Fonctionnalités clés pour le Web moderne : progressif, HDR, animation, rétro‑compatibilité
Pour le graphisme web, la capacité de décodage progressif est un enjeu central. JPEG XL prend en charge le chargement par raffinements de qualité : une première version floue s’affiche rapidement, puis se précise au fur et à mesure du téléchargement. Sur les réseaux lents ou encombrés, cette approche améliore la perception de vitesse de chargement et la compréhension du contenu, élément crucial pour l’expérience utilisateur et certains indicateurs comme le Largest Contentful Paint.
La nouvelle implémentation dans Chromium ajoute expressément le support des animations JPEG XL. Si cette fonctionnalité est activée en production, Chrome deviendrait le premier grand navigateur à gérer nativement les animations JXL, offrant une alternative moderne aux GIF, WebP et AVIF animés. Pour les designers, cela ouvre des perspectives de micro‑interactions, d’illustrations animées et de vignettes dynamiques plus légères, tout en conservant une qualité visuelle supérieure.
Enfin, la rétro‑compatibilité conceptuelle de JPEG XL avec le monde JPEG est un atout stratégique. En permettant une migration progressive et « sans perte » depuis les images existantes, le format facilite la transition pour les sites qui ne peuvent pas tout reconvertir en une seule fois. Des outils de conversion peuvent générer des masters JXL tout en préservant la possibilité de revenir à des JPEG classiques selon les besoins, ce qui rassure les équipes techniques et les services d’archives visuelles soucieux de la pérennité de leurs contenus.
Enjeux concrets pour le graphisme web : performance, qualité, durabilité
Les études sur le poids des pages Web le rappellent : les images représentent souvent la part la plus importante des ressources chargées. Réduire de 30 à 50 % la taille des fichiers image peut donc avoir un impact significatif sur le temps de chargement, la consommation de bande passante et, par ricochet, sur la consommation énergétique des sites. Pour les plateformes très visuelles (e‑commerce, portfolios, médias, réseaux sociaux), ce gain se traduit en économies d’infrastructure et en meilleure performance utilisateur.
En parallèle, JPEG XL permet de viser une qualité d’image plus élevée comme nouveau standard, sans exploser les budgets de données. HDR, profondeur de couleur étendue, moindre apparition d’artefacts de compression : ces atouts profitent aux photographes, illustrateurs, UI designers et motion designers qui souhaitent montrer leurs créations dans des conditions plus fidèles, notamment sur les écrans haut de gamme aujourd’hui largement répandus.
La question de la durabilité ne se limite pas aux performances brutes. En misant sur un format pensé pour de très longues périodes, capable de servir à la fois d’archive et de format d’échange, JPEG XL répond à des enjeux de conservation du patrimoine visuel numérique. Pour les bibliothèques d’images institutionnelles, les musées, les services publics ou les marques qui investissent massivement dans leurs contenus graphiques, adopter un format pérenne réduit les risques de migrations massives coûteuses dans quinze ou vingt ans.
Au tournant de 2026, JPEG XL n’est plus ce format « mort‑né » que beaucoup imaginaient après sa suppression de Chrome en 2022. La convergence des signaux , implémentation dans Safari, support au niveau système dans Windows 11, rôle clé dans la spécification PDF pour le HDR, pressions de Meta, Intel, Adobe et ffmpeg, et surtout reprise officielle des travaux dans Chromium , montre qu’il est réellement revenu dans la course pour devenir un pilier du graphisme web.
Pour les designers, intégrateurs et responsables de performance, le message est clair : il est temps de se familiariser avec JPEG XL, de l’intégrer dans les pipelines de test, d’expérimenter des stratégies de fallback et de mesurer concrètement ses bénéfices. Tant que Chrome Stable et Firefox grand public n’auront pas activé le support par défaut, l’adoption restera prudente, mais tout indique que la fenêtre d’opportunité est rouverte. Miser sur JPEG XL dès maintenant, c’est préparer son écosystème graphique à une nouvelle génération d’images Web, plus légères, plus belles et plus durables.