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Design durable : réduire l’empreinte carbone des sites

Réduire l’empreinte carbone d’un site web n’est plus un sujet réservé aux « geeks » de la performance : c’est un enjeu de design, au même titre que l’accessibilité, la sécurité ou la qualité éditoriale. Le web mobilise des centres de données, des réseaux et des terminaux, et chaque choix , image, typographie, script, vidéo, service tiers , se traduit par des octets transférés, des calculs effectués et, au final, des émissions.

Depuis 2024, le mouvement s’accélère avec des référentiels opérationnels (RGESN en France) et une dynamique de standardisation portée par le W3C (Web Sustainability Guidelines, WSG). L’objectif est clair : passer d’intentions générales à des pratiques mesurables, auditables et comparables, pour concevoir des expériences utiles, désirables… et sobres.

1) Un cadre qui se structure : du RGESN aux Web Sustainability Guidelines (WSG)

La publication du RGESN (Référentiel général de l’écoconception des services numériques) le 17/05/2024 marque un jalon important : un cadre français de critères pour réduire l’empreinte environnementale des sites, plateformes et applications, avec une logique « dès leur conception » mise en avant dans un communiqué Arcep/Arcom. Le référentiel est soutenu par des contributeurs comme l’ADEME, la DINUM, Inria et la CNIL, ce qui lui donne un poids institutionnel et méthodologique.

En parallèle, le W3C a publié en octobre 2025 la première “Draft Note” des Web Sustainability Guidelines (WSG) : 92 guidelines et 254 critères, inspirés de l’esprit des WCAG (accessibilité) mais appliqués à la durabilité. Les thèmes annoncés couvrent l’UX, la performance, l’infrastructure “carbon-free”, la stratégie et la mesurabilité , autrement dit, la durabilité n’est pas qu’une question de code, c’est aussi une question de gouvernance produit.

Le W3C encadre également la mise en œuvre : la spécification WSG mentionne explicitement le risque de greenwashing et introduit des mécanismes de “conformance claims”. L’intention est d’éviter les déclarations vagues (“site éco-responsable”) au profit d’engagements vérifiables et déclarables, adossés à des preuves. Dans la charte (Oct. 2024 → Oct. 2025) du “Sustainable Web Interest Group”, des livrables comme des checklists, STAR, un volet “Laws & Policies” et une API JSON sont annoncés pour outiller concrètement les équipes.

2) Mesurer pour décider : des objectifs simples et des preuves

Le design durable commence par un principe pragmatique : si l’on ne mesure pas, on pilote à l’intuition. Un exemple très concret est donné par l’ADEME (04/02/2025) avec une logique d’auto-déclaration d’écoconception et des objectifs chiffrés du type “5 Mo / 50 requêtes max par page”, suivis via des outils comme Lighthouse ou Fruggr. Même si ces seuils ne sont pas universels, ils ont une vertu : transformer un idéal en contrainte de design et d’ingénierie.

Les données du Web Almanac 2024 (HTTP Archive) illustrent pourquoi des métriques comme le nombre de requêtes restent centrales : la médiane est de 71 requêtes par page sur desktop et 66 sur mobile. C’est beaucoup, et chaque requête ajoute des coûts (DNS/TLS, aller-retours réseau, traitement côté serveur et côté navigateur). Réduire les requêtes, c’est souvent réduire l’énergie consommée à plusieurs étages de la chaîne.

Autre signal fort : JavaScript devient le type de ressource le plus demandé, avec une médiane de 24 fichiers JS (desktop) et 22 (mobile), et environ 97,8% des homepages mobiles utilisent JavaScript. Cela ne signifie pas “zéro JS”, mais cela signifie que l’optimisation JS est un levier quasi universel (suppression du superflu, différé, limitation des tiers). Enfin, le Web Almanac note une baisse de la minification : 62% des homepages desktop ont du CSS correctement minifié (contre 84% en 2022) et 58% pour le JS (contre 77% en 2022) , un gisement de “quick wins” sur un grand nombre de sites.

3) Alléger l’expérience : moins de données, moins de calcul, même valeur

Le premier axe de l’écoconception web est la sobriété des contenus et des parcours. Concrètement : réduire les images surdimensionnées, préférer des formats modernes quand c’est pertinent, limiter les vidéos en lecture automatique, et surtout concevoir des pages qui vont droit au but. Un bon design durable est souvent un bon design tout court : il clarifie, hiérarchise et raccourcit le chemin vers l’intention utilisateur.

Le second axe est la réduction du coût de rendu et d’exécution côté navigateur. Puisque JavaScript est omniprésent, l’objectif est de minimiser ce qui s’exécute “juste parce que c’est là”. On peut, par exemple, différer les scripts non essentiels, supprimer des bibliothèques lourdes, éviter des animations coûteuses, et maîtriser les tags tiers (analytics, A/B testing, widgets) qui ajoutent des requêtes et des tâches longues sans bénéfice direct pour l’utilisateur.

Le troisième axe consiste à instaurer des budgets de performance (poids, requêtes, JS total, nombre de scripts tiers) comme des contraintes de design au même titre qu’une charte graphique. Les budgets ne servent pas à “faire joli dans un tableau”, mais à arbitrer : si une nouvelle fonctionnalité dépasse le budget, on la repense, on la simplifie, ou on compense ailleurs. C’est exactement l’esprit d’objectifs chiffrés défendu dans les approches de type auto-déclaration et suivi outillé.

4) Choisir une infrastructure plus sobre : hébergement, énergie et vérifiabilité

Une part significative de l’empreinte dépend de l’infrastructure : centres de données, réseau, cache/CDN, et localisation. Sur ce point, l’Union européenne pousse vers plus de transparence : la Commission européenne a défini (15/03/2024) un schéma de notation/rapportage “sustainability of data centres” avec des KPI à reporter, avec des jalons au 15/09/2024 puis au 15/05/2025 et ensuite chaque année. Cette logique de reporting favorise des choix d’hébergement mieux documentés.

Pour éviter les promesses invérifiables, la Green Web Foundation a publié (12/05/2025) des critères et “evidence” acceptés pour vérifier l’alimentation “green power” des hébergeurs, dans un document évolutif. Elle maintient également un annuaire public d’hébergeurs “verified green” (mise à jour 26/01/2024), utile pour sélectionner un fournisseur (ou demander un changement) sur des bases plus solides que le marketing.

La localisation et l’intensité carbone du mix électrique comptent aussi. En France, RTE indique pour 2024 une intensité carbone moyenne de 21,7 gCO₂e/kWh et une part “low-carbon” (nucléaire + ENR) de 95% de la production (record). Toutes choses égales par ailleurs, servir des contenus depuis une zone à électricité moins carbonée peut réduire l’empreinte opérationnelle , à condition de ne pas compenser ce gain par une inflation de médias, de scripts ou de tracking.

5) Concevoir des services “carbon-aware” : sobriété + contexte d’usage

Le design durable peut aller au-delà de l’optimisation statique en intégrant le contexte : heure, réseau, terminal, contraintes énergétiques, et même intensité carbone du moment (quand les données existent). L’idée n’est pas de dégrader l’expérience, mais de proposer des variantes : par exemple, charger par défaut une version plus légère, et offrir une option explicite pour la vidéo HD, les animations ou les visuels lourds.

Dans cette logique, la séparation “operational vs embodied” mise en avant par la Green Web Foundation dans le Sustainable Web Design Model (SWDM) v4 (04/06/2024, en feedback) est utile pour structurer la réflexion. Le transfert de données et l’exécution (opérationnel) ne racontent pas toute l’histoire : le matériel (terminaux, équipements réseau, serveurs) a aussi un coût “incorporé” (embodied). Un site plus léger peut prolonger la durée de vie des appareils côté utilisateur en restant utilisable sur du matériel ancien, ce qui est un bénéfice indirect souvent négligé.

Le “carbon-aware design” implique également de concevoir des modes dégradés fonctionnels : pages lisibles sans JS critique, parcours qui tiennent en faible débit, formulaires simples, et composants qui ne reposent pas sur des surcouches gourmandes. C’est une manière de faire converger sobriété, résilience et inclusion , et de transformer une contrainte environnementale en amélioration de service.

6) Éviter le greenwashing : déclarer, prouver, auditer

La durabilité est un terrain propice aux annonces vagues. Le fait que le W3C WSG mentionne explicitement le risque de greenwashing et propose des mécanismes de “conformance claims” est un signal fort : il ne s’agit pas seulement de recommander des bonnes pratiques, mais d’encourager des déclarations structurées et vérifiables, avec une notion d’évidence. Les WSG annoncent d’ailleurs un socle “evidence-based” et un corpus massif de ressources (2 500+ citations/outils) pour faciliter l’implémentation et l’audit.

En France, le RGESN s’inscrit aussi dans cette logique de transparence progressive. Un exemple daté (11/02/2026) montre une implémentation RGESN v2 (mai 2024) avec une déclaration publique et un score de conformité : 84% (52/62 critères applicables). Ce type de publication ne dit pas “nous sommes parfaits”, mais “voici nos critères, notre périmètre, notre méthode et notre niveau actuel” , ce qui est beaucoup plus utile pour la confiance et l’amélioration continue.

Pour les équipes produit, cela implique de documenter : quels indicateurs sont suivis (poids, requêtes, JS, tiers, cache, taux de pages lourdes), quelles hypothèses sont retenues, et quels arbitrages ont été faits. On peut aussi aligner ces preuves avec les checklists annoncées par le W3C Sustainable Web Interest Group, afin de parler un langage commun entre designers, développeurs, responsables infra et achats.

7) Pourquoi ça compte : l’effet cumulatif des micro-interactions

Un argument puissant pour convaincre est l’effet d’échelle. Une étude relayée en novembre 2025 (Univ. of Edinburgh, PLOS Climate) indique que des sites de la COP ont pu être jusqu’à ~10× plus émissifs que la moyenne du web, avec une hausse annoncée de >13 000% (1995 → 2024) et une forte corrélation avec des pages “rich media”. Le symbole est parlant : même des sites liés au climat peuvent contredire leur message si l’expérience est inutilement lourde.

Des chiffres cités dans ces relais donnent un ordre de grandeur : moyenne COP après COP15 ≈ >2,4 gCO₂/visite versus une moyenne web ≈ 0,36 gCO₂/page view. Un exemple souvent repris : COP25 ≈ 2,419 gCO₂ par page view ; et un scénario “85 000 délégués COP28” aboutit à ≈ 649 kgCO₂ si tous visitent la homepage. Ce ne sont pas des verdicts absolus (les méthodes varient), mais ils rendent tangible le coût d’une page d’accueil sur-fréquentée.

La citation associée (David Mahoney, Univ. Edinburgh) , “what is an ocean, but a multitude of drops?” , résume bien l’enjeu : sur le web, la répétition fait l’impact. Chaque optimisation (une image mieux compressée, un script supprimé, 10 requêtes en moins) est une goutte ; à l’échelle de millions de visites, cela devient un océan de réduction.

8) Anticiper la réglementation et industrialiser la démarche

Le design durable se joue aussi dans la conformité et les achats. La page officielle numerique.gouv.fr (2024, 2026) sert de point d’entrée institutionnel pour le RGESN et facilite son adoption dans les organisations publiques et privées. En toile de fond, la loi REEN (15/11/2021) est rappelée dans les ressources gouvernementales comme un cadre visant la réduction de l’empreinte environnementale du numérique, et elle participe à installer l’écoconception comme une attente durable, pas comme une option.

À l’échelle européenne, la synthèse française “Numérique écoresponsable” sur le Règlement (UE) 2024/1781 (écoconception des produits durables) fournit du contexte : ce type de règlement peut introduire, directement ou via les marchés publics, des exigences de durabilité qui touchent aussi les services numériques. Sans attendre des obligations détaillées “page par page”, les organisations ont intérêt à structurer dès maintenant leurs preuves, leurs processus et leurs critères.

Industrialiser la démarche signifie : intégrer des budgets et tests automatisés en CI/CD, exiger des justificatifs pour l’énergie “green” de l’hébergeur (évidence), limiter contractuellement les tags tiers, et publier périodiquement des indicateurs. C’est précisément l’esprit des référentiels (RGESN) et des futures normes outillées (WSG) : rendre la durabilité opérationnelle, mesurable et comparable.

Réduire l’empreinte carbone d’un site n’impose pas de renoncer à l’esthétique ou à l’ambition fonctionnelle. Cela impose surtout de concevoir avec intention : moins de superflu, plus de clarté, une performance pensée comme un bénéfice utilisateur, et une infrastructure choisie sur des preuves plutôt que sur des promesses.

Avec le RGESN (2024) et l’arrivée des WSG du W3C (Draft Note, 2025) , incluant des mécanismes anti-greenwashing et des “conformance claims” , l’écoconception web passe un cap : celui de la standardisation et de la vérifiabilité. Le meilleur moment pour s’y mettre était hier ; le second meilleur moment est maintenant, en commençant par des objectifs simples (poids/requêtes), des quick wins (minification, suppression de scripts tiers) et une transparence progressive sur les résultats.

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