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Temu perquisitionné à Dublin, l’e-commerce sous surveillance

Début décembre 2025, les locaux dublinois de Temu, siège européen de la plateforme, ont été la cible d’une perquisition surprise de la Commission européenne. Menée au titre du Règlement sur les subventions étrangères (Foreign Subsidies Regulation, FSR), cette opération marque une nouvelle étape dans la volonté de Bruxelles de reprendre la main sur un e‑commerce mondialisé où les géants chinois bousculent les équilibres du marché intérieur.

Au‑delà du cas Temu, c’est tout un modèle d’importations à bas prix, d’optimisation réglementaire et de logistique ultra‑flexible qui se retrouve sous surveillance. Entre soupçons de subventions d’État, inquiétudes sur la sécurité des produits et réformes douanières imminentes, l’Union européenne redéfinit les règles du jeu pour les plateformes extra‑européennes. L’affaire de Dublin agit comme un révélateur : l’ère du laissé‑faire touche à sa fin.

Une perquisition inopinée à Dublin sous le prisme du FSR

Selon plusieurs médias européens, dont l’Irish Times et Reuters, l’inspection surprise menée début décembre 2025 dans les bureaux de Temu à Dublin s’inscrit dans le cadre du Règlement sur les subventions étrangères (FSR), entré pleinement en vigueur en 2023. La Commission européenne s’est bornée à évoquer une « entreprise active dans l’e‑commerce dans l’UE », sans la nommer, mais les recoupements de presse identifient clairement Temu comme la cible de l’opération. Il s’agirait de l’une des premières applications d’envergure de ce nouvel outil réglementaire.

Le FSR donne à Bruxelles la possibilité d’enquêter sur des aides publiques étrangères susceptibles de fausser la concurrence dans le marché unique. Cela inclut des prêts à taux préférentiels, des exemptions fiscales ciblées, des financements en dessous des prix de marché ou tout autre avantage économique accordé par un État tiers. Dans le cas de Temu, les régulateurs cherchent à déterminer si la plateforme, filiale de PDD Holdings (Pinduoduo), a profité de soutiens d’État chinois lui permettant de pratiquer des prix anormalement bas en Europe.

La perquisition à Dublin, révélée le 10 décembre 2025, constitue un signal politique autant qu’économique. En cas de violation avérée des règles, le FSR autorise la Commission à infliger des amendes pouvant atteindre 10 % du chiffre d’affaires annuel mondial de l’entreprise concernée. Pour un acteur d’e‑commerce déjà massif comme Temu, installé dans l’Union depuis 2023 seulement mais à la croissance fulgurante, le risque financier et réputationnel est considérable.

Subventions chinoises présumées : au cœur du dossier Temu

Le cœur de l’enquête repose sur un soupçon : les prix pratiqués par Temu seraient impossibles à tenir sans soutien public direct ou indirect de Pékin. La plateforme affiche des tarifs cassés sur des milliers de références , électronique, textile, décoration, jouets, petit électroménager , qui défient non seulement les détaillants européens, mais aussi les géants occidentaux de l’e‑commerce. Dans un contexte de tensions commerciales croissantes entre l’UE et la Chine, ces prix « imbattables » alimentent la suspicion de subventions d’État massives.

Les autorités européennes veulent savoir si Temu bénéficie de crédits bonifiés, d’allègements fiscaux sélectifs ou de couvertures de risque assurées par des organismes publics chinois. De telles aides, si elles étaient avérées et non notifiées, pourraient être considérées comme des subventions étrangères faussant le jeu de la concurrence. L’objectif du FSR est précisément d’identifier et, le cas échéant, de neutraliser ces distorsions, par des amendes, des injonctions structurelles ou des engagements contraignants.

Jusqu’à présent, Temu s’est montrée discrète sur la perquisition dublinoise et n’a pas livré de réponse détaillée sur les accusations potentielles. La plateforme rappelle régulièrement disposer de « stricts processus de conformité » pour ses activités dans l’Union et met en avant sa capacité d’innovation logistique et technologique pour expliquer ses bas prix. Reste que le climat politique, marqué par des enquêtes parallèles sur les véhicules électriques chinois ou sur Shein, laisse présager un examen très approfondi de ses flux financiers et de ses liens avec les autorités publiques chinoises.

La fin de l’exemption sur les petits colis : un tournant douanier

La perquisition à Dublin intervient alors que le cadre douanier européen est en pleine mutation. Pendant des années, les colis de faible valeur, inférieure à 150 €, expédiés directement depuis la Chine vers les consommateurs européens, ont bénéficié d’une exonération de droits de douane. Cette franchise a joué un rôle crucial dans le modèle économique des plateformes comme Temu ou Shein, qui s’appuient sur une multitude de petits envois individuels pour inonder l’UE de produits à bas prix.

Les distributeurs européens dénoncent depuis longtemps ce régime comme une distorsion de concurrence flagrante : un détaillant basé dans l’Union supporte la TVA et les droits à l’importation sur ses marchandises, quand un vendeur basé en Chine peut expédier des produits à l’unité, sous le seuil de 150 €, sans supporter le même fardeau douanier. Face à l’explosion du volume de ces petits colis, les États membres et le Parlement européen ont accru la pression sur la Commission pour réformer ce régime jugé obsolète.

L’UE prévoit désormais de supprimer cette franchise sur les colis de moins de 150 € d’ici fin 2026. Concrètement, cela renchérira mécaniquement les importations issues des grandes places de marché asiatiques et pourrait rogner une partie de l’avantage prix dont bénéficient aujourd’hui Temu et ses concurrents. Combinée à d’éventuelles sanctions au titre du FSR, cette réforme douanière pourrait profondément reconfigurer le paysage du commerce en ligne transfrontalier en Europe.

Temu, un géant de l’e‑commerce en Europe sous haute vigilance

Lancé dans l’UE au printemps 2023, Temu s’est imposé en un temps record comme l’un des poids lourds du commerce en ligne sur le Vieux Continent. La plateforme revendique environ 116 millions d’utilisateurs mensuels moyens dans l’Union, un chiffre impressionnant pour un acteur au passé européen si récent. Avec son slogan « shop like a billionaire », le site promet à chacun de « vivre comme un riche » en accumulant les bonnes affaires, promotions éclairs et jeux de récompense.

Le modèle Temu repose sur une offre pléthorique de produits à prix très bas, allant des gadgets électroniques aux vêtements, en passant par les accessoires pour la maison ou les jouets pour enfants. Cette stratégie lui permet de concurrencer frontalement les grands acteurs occidentaux de l’e‑commerce, mais aussi de fragiliser une multitude de commerces physiques déjà sous pression. Les marges très serrées des détaillants européens rendent particulièrement douloureuse la compétition avec un acteur qui semble capable d’absorber des coûts logistiques et marketing très élevés tout en maintenant des prix dérisoires.

Cette montée en puissance fulgurante a attiré l’attention de l’ensemble des régulateurs européens. Au‑delà de la seule question des subventions étrangères, Temu fait face à un faisceau d’enquêtes et de procédures , douanières, numériques, de consommation et de sécurité des produits , qui témoignent de la volonté des autorités de reprendre le contrôle sur un écosystème numérique globalisé et peu transparent. L’e‑commerce à bas prix n’est plus perçu comme une simple opportunité pour le consommateur, mais comme un défi systémique.

DSA : Temu épinglé pour les produits illégaux et dangereux

Le 28 juillet 2025, la Commission européenne a dévoilé des conclusions préliminaires particulièrement sévères pour Temu au titre du Digital Services Act (DSA). Selon Bruxelles, la plateforme ne respecterait pas plusieurs de ses obligations en matière de lutte contre les produits illégaux et dangereux. Une opération de « mystery shopping » menée par les services de la Commission a montré qu’un utilisateur moyen avait une probabilité élevée de se voir proposer des articles non conformes, notamment des jouets pour bébés et de petits appareils électroniques.

Les autorités reprochent à Temu d’avoir réalisé une évaluation des risques en octobre 2024 jugée « inexacte », car principalement fondée sur des données générales de l’industrie plutôt que sur des informations internes propres à la plateforme. Or, le DSA exige des très grandes plateformes en ligne (VLOPs) une analyse fine et documentée des risques systémiques, parmi lesquels la diffusion de produits dangereux. L’insuffisance de cette évaluation, combinée à la présence avérée de produits non conformes, alimente la perception d’un risque élevé pour les consommateurs européens.

Si ces infractions sont confirmées, Temu pourrait se voir infliger une amende allant jusqu’à 6 % de son chiffre d’affaires annuel mondial au titre du DSA, en plus d’éventuels ordres correctifs. Ceux‑ci pourraient inclure le retrait massif de produits, le renforcement des contrôles des vendeurs tiers, la modification des systèmes de recommandation ou encore une plus grande transparence sur les algorithmes. Ajoutées aux menaces de sanctions du FSR, ces dispositions mettent Temu face à un environnement réglementaire européen de plus en plus exigeant.

Irlande, hub stratégique et nerf de la régulation : le rôle du CCPC

Le choix de Dublin comme siège européen de Temu n’est pas anodin : l’Irlande est devenue, au fil des années, un hub majeur pour les géants du numérique et de l’e‑commerce. De fait, le régulateur irlandais de la consommation, la Competition and Consumer Protection Commission (CCPC), se retrouve en première ligne pour superviser la conformité de la plateforme. Fin 2024, la CCPC, en coordination avec ses homologues belge et allemand, a ouvert une enquête pour « pratiques potentiellement trompeuses » visant directement Temu.

Parmi les problèmes mis en lumière figurent des remises jugées opaques, voire fictives, des calculs de réductions difficiles à vérifier et des comptes à rebours promotionnels potentiellement trompeurs. La présentation des offres peut donner l’illusion d’urgences permanentes et de rabais exceptionnels, alors qu’ils correspondraient parfois à des prix artificiellement gonflés ou à des promotions quasi permanentes. Ce type de stratégie est particulièrement scruté au regard du droit européen de la consommation, qui exige une information loyale et transparente.

Les autorités s’inquiètent également d’informations insuffisantes ou trompeuses sur les vendeurs, les caractéristiques réelles des produits et les droits des consommateurs, ainsi que de l’utilisation de mécanismes ludiques , roue de la fortune, jeux et récompenses , susceptibles de masquer des conditions d’utilisation complexes. Temu a été mis en demeure de proposer des mesures correctrices dans un délai d’environ un mois à compter de la notification. L’issue de cette procédure fera office de test pour la capacité de l’UE à imposer ses standards de protection des consommateurs à des plateformes globales.

Alertes sécurité : les rappels de jouets Temu en Irlande

La question de la sécurité des produits vendus sur Temu ne se limite pas aux analyses théoriques du DSA : elle s’est déjà traduite concrètement par plusieurs rappels en Irlande. La CCPC a ainsi signalé, en 2024 et 2025, des incidents concernant des jouets distribués via la plateforme. L’un des cas les plus emblématiques concerne une toupie lumineuse (LED spinning top) alimentée par piles bouton, dont le compartiment de batterie pouvait être ouvert trop facilement par un enfant, avec un risque majeur d’ingestion.

Environ 603 unités de ce jouet étaient concernées sur le territoire irlandais, exposant les enfants à des dommages potentiellement graves du tractus gastro‑intestinal. Un autre rappel notable a visé une peluche « Bear Plush Adorable Soft Toy » dont les coutures pouvaient se rompre, laissant échapper un rembourrage fibreux susceptible de provoquer un étouffement. Environ 73 unités ont été identifiées, illustrant la difficulté à tracer et retirer rapidement tous les produits à risque sur une place de marché fondée sur des milliers de vendeurs tiers.

Ces incidents alimentent les critiques de Bruxelles sur la prolifération de produits non conformes et potentiellement dangereux sur les plateformes d’e‑commerce transfrontalières. Au‑delà du seul cas Temu, ils interrogent la capacité structurelle de ces acteurs à exercer un contrôle préalable sérieux sur les marchandises qu’ils proposent. Pour l’UE, renforcer la sécurité des produits devient un argument clé pour justifier un encadrement plus strict de l’e‑commerce international.

Une bataille stratégique : l’e‑commerce chinois dans le viseur de l’UE

L’affaire Temu à Dublin s’inscrit dans une stratégie européenne plus large visant à rééquilibrer les relations commerciales avec la Chine. Outre le FSR et le DSA, Bruxelles a lancé des enquêtes sur les véhicules électriques chinois, accusés d’être massivement subventionnés, et envisage des outils additionnels, comme l’instauration d’une redevance fixe (de l’ordre de 1 à 2 €) par petit colis importé. L’objectif est autant économique que politique : défendre le tissu commercial européen face à un afflux de produits ultra‑compétitifs, souvent vendus avec des marges minimes mais soutenus par des politiques industrielles agressives.

Le cas de l’e‑commerce est particulièrement sensible, car il touche directement le quotidien des consommateurs. Les offres low‑cost de Temu et de plateformes similaires rencontrent un succès massif, notamment en période d’inflation, en promettant des prix imbattables sur des produits de grande consommation. Toute mesure visant à renchérir ces importations ou à restreindre l’offre risque de se heurter à la perception d’une hausse du coût de la vie. La Commission doit donc arbitrer entre protection des consommateurs, équité concurrentielle et acceptabilité sociale de ses décisions.

En plaçant Temu sous surveillance à travers plusieurs instruments , FSR, DSA, droit de la consommation et réformes douanières , , l’UE cherche à affirmer sa souveraineté réglementaire dans un environnement numérique dominé par des acteurs non européens. L’enjeu dépasse largement un seul site marchand : il s’agit de fixer les règles du commerce en ligne du futur, dans lesquelles les considérations de sécurité, de transparence et de loyauté auront, à terme, autant de poids que la seule question du prix.

L’épisode de la perquisition de Temu à Dublin montre combien le temps de l’impunité relative pour les grandes plateformes d’e‑commerce touche à sa fin dans l’Union européenne. Entre les soupçons de subventions d’État, les critiques sur la présence de produits dangereux et les enquêtes sur des pratiques commerciales trompeuses, l’ensemble du modèle d’affaires de ces acteurs est en train d’être passé au crible par les régulateurs. Le message envoyé est clair : un accès libre au marché intérieur européen se gagne au prix d’une conformité stricte à un corpus de règles de plus en plus dense.

Pour les consommateurs comme pour les entreprises européennes, l’issue des procédures visant Temu sera riche d’enseignements. Si Bruxelles confirme des violations lourdes et inflige des sanctions exemplaires, cela pourrait rebattre durablement les cartes de l’e‑commerce transfrontalier et encourager des modèles plus transparents et plus responsables. À l’inverse, si Temu parvient à démontrer sa conformité, cela signifiera que les plateformes chinoises peuvent s’adapter aux standards européens, au prix d’ajustements parfois coûteux. Dans tous les cas, l’e‑commerce est désormais clairement placé sous surveillance, et Dublin n’en est que la première scène visible.

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